Clichés à éviter
Un cliché est une formule tellement usée qu'elle ne fait plus sentir ce qu'elle désigne. Elle occupe la place qu'une image juste aurait pu prendre.
Pourquoi les clichés affaiblissent
Une bonne image fait voir. Un cliché désigne. Quand on lit « un silence assourdissant », on ne voit rien : on reconnaît une étiquette. Le cerveau la classe dans « silence dramatique » et passe à la suite sans s'y arrêter. L'image n'a pas fait son travail.
Les clichés s'installent parce qu'ils facilitent la rédaction. Ils sont disponibles immédiatement, ils paraissent dire quelque chose, ils remplissent la page. Mais ils privent le texte de sa présence au monde. Un texte qui s'appuie sur des clichés fait sentir un auteur qui regarde des formes déjà nommées, pas des choses.
Clichés d'émotion
- Un sourire qui en dit long
- Un silence lourd, pesant, assourdissant
- Des yeux qui brillent d'intelligence
- Un regard noir, un regard qui tue
- Le sang qui se fige dans les veines
- Le cœur qui bat la chamade
- Une larme qui perle au coin de l'œil
- Une boule au ventre, un nœud à l'estomac
- Un frisson qui parcourt l'échine
- Fondre en larmes
Chacune de ces formules est une interprétation déjà faite, servie au lecteur sous forme de résumé. Décrivez plutôt le geste, la position du corps, la voix qui s'interrompt. Laissez le lecteur conclure à l'émotion.
Clichés de description physique
- Des yeux bleus comme l'océan
- Des yeux verts comme l'émeraude
- Des cheveux d'ébène, de jais, d'or
- Une peau de porcelaine
- Une chevelure de feu
- Des lèvres pulpeuses
- Une taille de guêpe
- Une silhouette de mannequin
- Un sourire éclatant, un sourire ravageur
- Un air angélique
Ces descriptions sont des catalogues de prêt-à-porter. Un vrai visage se laisse décrire par deux ou trois détails singuliers : une dent légèrement chevauchée, une cicatrice sous la lèvre, une manière de baisser les paupières en souriant. Ces détails-là individualisent ; les clichés rendent les visages interchangeables.
Clichés météorologiques et d'atmosphère
- Un orage qui gronde, une tempête qui fait rage
- Un soleil de plomb
- Une pluie battante, torrentielle, diluvienne
- Un froid glacial, un froid de canard
- Une nuit d'encre
- Un calme plat avant la tempête
- Le temps se gâte
La météo, dans un roman, vaut par ce qu'elle fait aux personnages, pas par son pittoresque. Remplacez la tempête qui gronde par un détail concret : la porte qui claque, le chien qui refuse de sortir, l'eau qui déborde de la gouttière.
Clichés narratifs
- Soudain, sans crier gare…
- Il ne se doutait pas que…
- La vie bascula en une seconde
- Rien ne serait plus jamais comme avant
- Le destin en avait décidé autrement
- Un jour ordinaire qui n'aurait rien d'ordinaire
- Ce jour-là allait changer sa vie à jamais
Ces formules appartiennent à la narration poussive. Elles annoncent lourdement ce qui suit. Si un événement bascule la vie d'un personnage, le lecteur le comprendra par ce qui se passe ; on n'a pas besoin de le lui promettre une page à l'avance.
Clichés de dialogue
- Dit-il d'une voix qui ne souffrait aucune réplique
- Murmura-t-elle d'une voix à peine audible
- Lâcha-t-il dans un soupir
- Articula-t-elle lentement chaque syllabe
- Susurra-t-il à son oreille
- Balbutia-t-il, le souffle coupé
Les verbes de dialogue surchargés d'adverbes et de détails interprétatifs trahissent une méfiance envers le dialogue lui-même. Si la réplique est bien écrite, « dit-elle » suffit. Si la manière de dire compte, un geste ou un silence en dit plus qu'un verbe d'incise décoré.
Clichés d'action
- Le temps semblait s'arrêter
- La scène se déroulait comme au ralenti
- Il sentit le sol se dérober sous ses pieds
- Il était pétrifié sur place
- Tomber des nues
Clichés de début de roman
Certaines ouvertures reviennent si souvent dans les manuscrits que les lecteurs professionnels les repèrent dès la première page :
- Le réveil du personnage, la sonnerie du réveil, le soleil qui filtre à travers les volets
- Le personnage qui se regarde dans un miroir pour que le narrateur puisse le décrire
- Le rêve qui se révèle n'être qu'un rêve
- Une description météorologique sans enjeu pour la scène
- Un prologue d'action détaché du reste, suivi d'un retour en arrière
Aucune de ces ouvertures n'est interdite, mais chacune doit être justifiée par l'histoire. Le guide sur le premier jet et celui sur la réécriture reviennent sur la manière de traiter les débuts.
Cliché ou expression figée ?
Toute expression toute faite n'est pas un cliché à proscrire. La langue est pleine de métaphores mortes (« le pied de la table », « prendre la fuite ») que personne ne perçoit plus comme des images : elles ne posent aucun problème. Le cliché gêne lorsqu'il se présente comme une image, censée produire un effet, et qu'il n'en produit plus. Dans un dialogue, en revanche, un personnage peut parler par clichés : c'est alors un trait de caractérisation, voulu par l'auteur.
Comment s'en débarrasser
Les clichés s'infiltrent dans le premier jet, quand l'auteur écrit vite. C'est normal. La réécriture est le moment où on les traque.
Technique pratique : faites une passe dédiée aux images. Surlignez chaque comparaison et chaque métaphore. Pour chacune, demandez-vous si vous l'avez déjà lue ailleurs. Si oui, remplacez-la par une image plus précise, tirée du réel du personnage et de la scène. La plupart des clichés tombent facilement dès qu'on les voit.
Le critère : une image qui fait voir vaut mieux qu'une image qui fait reconnaître. Un test simple : si vous pouvez anticiper la fin de l'expression dès ses premiers mots (« un froid de… », « une nuit d'… »), le lecteur le peut aussi, et l'image ne lui apprend plus rien.
Autre réflexe utile : ne remplacez pas un cliché par une métaphore plus recherchée, mais par un fait. « Elle avait une boule au ventre » devient plus fort quand on montre qu'elle n'a pas touché à son assiette. Pour retravailler les images elles-mêmes, la fiche sur les figures de style donne les principaux outils.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un cliché en littérature ?
C'est une image ou une formule tellement employée qu'elle ne produit plus d'effet : le lecteur la reconnaît au lieu de la voir. « Un silence de mort » ou « des yeux bleus comme l'océan » en sont des exemples typiques.
Quelle différence entre un cliché et un lieu commun ?
Le cliché est une formule toute faite, au niveau de l'expression ; le lieu commun est une idée ou une situation banale, au niveau du contenu (le policier alcoolique et divorcé, la rencontre amoureuse sous la pluie). Les deux s'évitent par la même attention au détail précis.
Peut-on utiliser des clichés dans un dialogue ?
Oui, si c'est le personnage qui les emploie : beaucoup de gens parlent par formules toutes faites, et le restituer peut caractériser un personnage. Le problème se pose dans la narration, où le cliché est imputé à l'auteur.
Comment repérer les clichés dans son manuscrit ?
Par une relecture dédiée aux images : surlignez chaque comparaison et métaphore, et demandez-vous si vous l'avez déjà lue ailleurs. La lecture à voix haute aide aussi, car les formules automatiques se prononcent sans effort ni attention.