Versification française : compter les syllabes d'un vers

Un alexandrin compte douze syllabes, mais pas forcément douze syllabes de la langue parlée. La versification française repose sur des règles précises — e muet, élision, diérèse — qui permettent de compter un vers sans hésiter. Cette fiche les rassemble, avec des exemples décomposés pas à pas.

Syllabe orale et syllabe métrique

Dans la conversation, on prononce « samedi » en deux syllabes (sam-di) et « petite fenêtre » en quatre ou cinq. La langue parlée avale une partie des e dits muets ou caducs. La poésie versifiée, elle, ne suit pas la prononciation courante : elle suit une convention fixée pour l'essentiel au XVIIe siècle et largement respectée jusqu'à la fin du XIXe.

On parle donc de syllabe métrique (ou de position métrique) pour désigner l'unité que l'on compte dans un vers. Le principe de base est simple : chaque voyelle prononcée compte pour une syllabe. Les consonnes ne comptent pas. Toute la difficulté se concentre sur trois cas : le e muet, la rencontre de deux voyelles dans un même mot (diérèse ou synérèse), et la fin du vers.

Pour vérifier rapidement un poème, le compteur de syllabes du site donne une première estimation vers par vers. Les règles qui suivent permettent de trancher les cas que l'outil ne peut pas deviner.

Le e muet : la règle centrale

Le e muet (ou e caduc) est le e non accentué que l'on peut ne pas prononcer à l'oral : rose, petite, elle, que. En versification, son sort dépend uniquement de ce qui le suit.

Position du e muetCompte-t-il ?Exemple
Devant une consonne (ou un h aspiré)Oui« une rose » = u-ne-ro(se) : 3 syllabes
Devant une voyelle (ou un h muet)Non, il s'élide« une amie » = u-na-mie : 2 syllabes avant le e final
En fin de versJamais« …la campagne » = cam-pa(gne)

L'élision est la fusion du e final d'un mot avec la voyelle initiale du mot suivant. Elle se produit même si l'apostrophe n'est pas écrite : dans « elle arrive », on compte e-la-rive, soit trois syllabes. Le h muet se comporte comme une voyelle (« une heure » = u-neure), le h aspiré comme une consonne (« une haie » = u-ne-haie).

À l'intérieur d'un mot, le e muet entre deux consonnes compte normalement : sa-me-di fait trois syllabes, dou-ce-ment trois également. En revanche, un e placé juste après une voyelle à l'intérieur d'un mot ne se compte pas : dévouement se compte dé-voue-ment, il jouera se compte il-joue-ra.

Une conséquence de ces règles, observée strictement en poésie classique : un mot terminé par voyelle + e (vie, joie, pensée) ne peut pas être suivi d'une consonne à l'intérieur du vers, car ce e devrait alors compter sans pouvoir se prononcer naturellement. Ces mots se placent soit devant une voyelle (élision), soit à la rime.

Fin de vers : -e, -es, -ent

La dernière voyelle comptée d'un vers est toujours la dernière voyelle prononcée pleinement. Tout ce qui suit et qui relève du e muet est ignoré :

À l'intérieur du vers, ces mêmes terminaisons comptent toujours, même devant une voyelle : la consonne finale fait liaison et empêche l'élision. « Les hommes d'équipage » = hom-mes-dé…, et « elles chantent encore » = chan-te-ten-core. C'est pourquoi la poésie classique évite à l'intérieur du vers les mots en voyelle + -es ou -ent (joies, crient) : leur e devrait compter sans pouvoir se prononcer. Ces mots se placent à la rime.

Exception importante : les terminaisons -aient et -oient de l'imparfait et du conditionnel se comptent comme une seule syllabe, sans e muet : ils chantaient = chan-taient (deux syllabes), qu'ils soient = soient (une syllabe).

Diérèse et synérèse

Quand deux voyelles se suivent dans un même mot (i + voyelle, u + voyelle, ou + voyelle), on peut les prononcer en une syllabe ou en deux.

Quelques repères issus de l'usage classique :

Au-delà de ces repères, la diérèse est aussi un choix expressif : elle ralentit le mot et le met en relief. Chez Verlaine, « Des vi-o-lons » étire le mot sur trois syllabes et donne au vers sa lenteur plaintive. Les dictionnaires de rimes et les traités de versification indiquent le compte usuel des mots ambigus ; en cas de doute, lisez à voix haute en respectant le mètre attendu.

Le hiatus

Le hiatus est la rencontre de deux voyelles prononcées, à la frontière de deux mots : « tu as », « il a été », « et elle » (le t de et ne se prononce jamais). La poésie classique l'interdisait entre deux mots, au nom de l'harmonie. Boileau en a fait une règle dans son Art poétique :

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

Le hiatus à l'intérieur d'un mot (poète, créer) a toujours été admis. Le e muet suivi d'une voyelle ne crée pas de hiatus, puisqu'il s'élide. Les poètes du XIXe siècle ont progressivement assoupli la règle, et la poésie moderne l'ignore. Retenez surtout que le hiatus ne modifie pas le compte : chaque voyelle prononcée reste une syllabe.

Compter pas à pas : exemples commentés

La méthode est toujours la même : découper le vers en syllabes, appliquer la règle du e muet mot par mot, vérifier les rencontres de voyelles, ignorer le e final. Dans les décompositions ci-dessous, les syllabes comptées sont séparées par des tirets et les e élidés ou non comptés sont mis entre parenthèses.

Victor Hugo, « Demain, dès l'aube… »

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

De-main-dès-l'au-b(e) à-l'heu-r(e) où-blan-chit-la-cam-pa(gne)

  1. De-main-dès : 3 syllabes.
  2. l'aube à : le e de aube s'élide devant à → l'au-bà, 2 syllabes (total 5).
  3. l'heure où : le e de heure s'élide devant où → l'heu-rou, 2 syllabes (total 7).
  4. blan-chit-la-cam-pa : 5 syllabes (total 12). Le e final de campagne ne compte pas.

Résultat : 12 syllabes, un alexandrin.

Charles Baudelaire, « L'Albatros »

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Sou-vent-pour-s'a-mu-ser-les-hom-mes-d'é-qui-pa(ge)

Le point délicat est hommes : la terminaison -es est suivie d'une consonne (d'équipage), elle compte donc. Hom-mes fait deux syllabes. Total : 12.

Arthur Rimbaud, « Le Dormeur du val »

C'est un trou de verdure où chante une rivière

C'est-un-trou-de-ver-du-r(e) où-chan-t(e) u-ne-ri-viè(re)

Deux élisions (verdure où, chante une), un e compté devant consonne (une rivière), et une synérèse sur rivière (ri-viè, deux syllabes avant le e final). Total : 12.

Paul Verlaine, « Chanson d'automne »

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne

Les-san-glots-longs (4) / Des-vi-o-lons (4) / De-l'au-tom(ne) (3). La diérèse de violons est indispensable pour obtenir le mètre de quatre syllabes que réclame le vers précédent.

Les mètres : de l'alexandrin à l'hexasyllabe

Le mètre est le nombre de syllabes d'un vers. Les vers pairs dominent la tradition française ; les vers impairs sont plus rares et ont souvent été revendiqués pour leur légèreté.

SyllabesNomExemple
12Alexandrin« Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. » (Racine, Phèdre)
10Décasyllabe« Maître Corbeau, sur un arbre perché, » (La Fontaine)
9Ennéasyllabe« De la musique avant toute chose, » (Verlaine, « Art poétique »)
8Octosyllabe« Tenait en son bec un fromage. » (La Fontaine)
6Hexasyllabe« Il pleure dans mon cœur » (Verlaine)
4Tétrasyllabe« Les sanglots longs » (Verlaine)

Le vers de Racine n'est fait que de monosyllabes : il suffit de compter les mots, en notant que les e de que et le comptent puisqu'ils précèdent une consonne. Celui de Verlaine, « De la musique avant toute chose », illustre l'élision (musique avant = mu-si-qua-vant) et le e compté devant consonne (tou-te-chose) : 9 syllabes, conformément au vers suivant du poème qui recommande l'impair.

Les deux vers de La Fontaine, qui ouvrent « Le Corbeau et le Renard », montrent que les Fables mêlent les mètres (vers mêlés) : un décasyllabe, puis un octosyllabe. Dans arbre perché, le e de arbre compte devant le p : ar-bre-per-ché.

Césure et hémistiche

Les vers longs (dix syllabes et plus) comportent une pause métrique interne, la césure, qui les divise en deux hémistiches. Dans l'alexandrin classique, la césure tombe après la sixième syllabe : 6 // 6.

Le jour n'est pas plus pur // que le fond de mon cœur.

Règles classiques de la césure :

Les romantiques ont popularisé l'alexandrin trimètre, en trois groupes de quatre syllabes (4 / 4 / 4), qui affaiblit la césure médiane sans toujours la supprimer. Les notions voisines d'enjambement (la phrase déborde sur le vers suivant), de rejet (un mot court rejeté au début du vers suivant) et de contre-rejet (un mot court placé en fin de vers, qui annonce la phrase suivante) décrivent les tensions entre la syntaxe et le mètre.

Les rimes

Rime masculine et rime féminine

Une rime féminine se termine par un e muet, éventuellement suivi de -s ou -nt : rose / chose, campagne / montagne, pleurent / demeurent. Toutes les autres rimes sont masculines : cœur / langueur, ami / parmi. Les terminaisons -aient et -oient sont masculines. Le genre de la rime n'a rien à voir avec le genre grammatical du mot.

La poésie classique impose l'alternance : une rime masculine ne peut pas être suivie d'une autre rime masculine différente, ni une féminine d'une autre féminine différente. Dans un quatrain à rimes croisées, on alterne donc par exemple féminine, masculine, féminine, masculine.

Richesse de la rime

La richesse se mesure au nombre de sons communs à partir de la dernière voyelle prononcée.

RimeSons communsExemple
Pauvre1 (la voyelle seule)ami / joli
Suffisante2port / mort, bonté / chanté
Riche3 ou pluscheval / rival, ombre / sombre

On compte les sons, pas les lettres : temps / sans ne partagent qu'un son et forment une rime pauvre malgré leur graphie différente. La tradition demande aussi que les mots rimant au singulier ne riment pas avec un pluriel (rime « pour l'œil »).

Disposition des rimes

Pour l'agencement de ces rimes dans les formes fixes (sonnet, rondeau, ballade), voir le guide écrire un poème.

Vers libre, rap et chanson

Le vers libre, développé à la fin du XIXe siècle puis dominant au XXe, renonce au mètre régulier et souvent à la rime. Le compte des syllabes y reste un outil d'analyse : un vers libre peut faire entendre un alexandrin caché ou jouer sur des longueurs contrastées. Mais ce n'est plus une contrainte.

Dans la chanson et le rap, la règle classique du e muet ne s'applique pas. On compte les syllabes réellement chantées ou scandées, ce qui revient à suivre la prononciation orale : « petite » peut valoir deux syllabes (p'tite) ou trois selon le placement. Le repère n'est pas le nombre fixe de syllabes mais la mesure : combien de syllabes tiennent dans une mesure de quatre temps au tempo choisi, et où tombent les accents. Pour écrire un couplet, comptez d'abord à voix haute sur l'instrumental, puis vérifiez que les vers parallèles ont une longueur proche. Le compteur de syllabes sert alors d'estimation, à corriger à l'oreille.

Pour aller plus loin sur les effets sonores (allitération, assonance) et rhétoriques, consultez la fiche sur les figures de style.

Questions fréquentes

Comment compter les syllabes dans un vers de poésie ?

Comptez chaque voyelle prononcée, puis appliquez la règle du e muet : il compte devant une consonne, s'élide devant une voyelle ou un h muet, et ne compte jamais en fin de vers. Vérifiez ensuite les mots contenant deux voyelles successives (diérèse ou synérèse). Le compteur de syllabes du site donne une première estimation à affiner à l'oreille.

Combien de syllabes pour un alexandrin ?

Douze syllabes métriques, traditionnellement réparties en deux hémistiches de six séparés par la césure. Le e muet final du vers n'entre pas dans ce compte : un alexandrin à rime féminine compte donc treize syllabes écrites, mais douze syllabes métriques.

Le e muet compte-t-il en fin de vers ?

Non. Le e muet final, seul ou suivi de -s ou de -nt, n'est jamais compté en fin de vers. Il détermine seulement le genre de la rime, qui est alors féminine.

Quelle est la différence entre diérèse et synérèse ?

Il s'agit de deux voyelles qui se suivent dans un même mot. La diérèse les sépare en deux syllabes (li-on, vi-o-lon), la synérèse les réunit en une seule (pied, ciel). L'usage classique fixe le compte de la plupart des mots, mais les poètes s'en servent aussi pour ralentir ou accélérer un vers.

Comment compter les syllabes dans un vers de rap ?

On compte les syllabes réellement prononcées, sans appliquer la règle classique du e muet. Les e qui tombent à l'oral ne comptent pas, et le repère principal est la mesure musicale : le nombre de syllabes placées sur chaque temps de l'instrumental.